Le monde n’a plus le temps

Le monde n’a plus le temps

Il n’est plus temps de nous demander si le verre, eu égard aux progrès réalisés, est à moitié plein ou à moitié vide. Il n’y aura bientôt plus de verre du tout. Malgré l’attention portée par les médias aux initiatives civiles et politiques pour faire face aux crises qui s’annoncent, les tendances à long terme sont inquiétantes. Voici quelques mois, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a rassemblé les preuves écrasantes des conséquences dévastatrices qu’aura sur des milliards d’humains dans le monde un réchauffement global supérieur à 1,5° C au-dessus des niveaux préindustriels.

Un récent rapport de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques lance un autre coup de semonce. L’activité humaine, conclut ce rapport, met en danger d’extinction un million d’espèces – chiffre sans précédent. Les océans, qui fournissent à plus de quatre milliards d’humains nourriture et moyens de subsistance, sont menacés. Si nous ne prenons pas immédiatement des mesures pour renverser ces tendances, il sera probablement impossible de rattraper le retard que nous aurons pris.

Pendant des décennies, la plupart des grandes économies se sont appuyées sur une forme de capitalisme qui assurait des bénéfices considérables. Mais nous sommes aujourd’hui les témoins des conséquences de la célèbre formule de Milton Friedman, lauréat en son temps du Nobel d’économie : « La

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responsabilité sociale de l’entreprise est d’accroître ses profits. » Un modèle de gouvernance d’entreprise fondé sur la maximisation de la valeur actionnariale a longtemps dominé notre système économique, déterminant nos cadres comptables, nos régimes fiscaux et les programmes de nos écoles de commerce.

Mais nous atteignons un point où de grands penseurs de l’économie remettent en question les fondements mêmes du système dominant. The future of Capitalisme [non traduit] de Paul Collier, People, Power and Profits [à paraître en français] de Joseph E. Stiglitz et The Third Pillar [non traduit] de Raghuram G. Rajan examinent en détail le problème. Le système capitaliste actuel, déconnecté de la plupart des gens et sans attaches dans des territoires où il opère, n’est plus acceptable. Les systèmes ne peuvent fonctionner dans l’isolement. À la fin, la réalité s’impose : les tensions commerciales mondiales resurgissent, les nationalistes populistes arrivent au pouvoir et les catastrophes naturelles se multiplient et gagnent en intensité.

Pour le dire simplement, notre façon d’envisager le capitalisme a aggravé des problèmes sociaux et environnementaux auparavant solubles et semé de profondes divisions sociales. L’explosion des inégalités et l’intérêt exclusif donné aux résultats de court terme (c’est-à-dire aux gains trimestriels) ne sont que deux symptômes d’un système brisé.

Maintenir en état de fonctionnement une économie qui puisse soutenir les intérêts de toutes ses parties prenantes requiert que nous portions notre attention sur le long terme. D’une certaine façon, nous le faisons déjà. Mais nous devons rassembler les efforts entrepris en une campagne concertée qui engage des réformes systémiques au-delà du point critique. Ainsi seulement aurons-nous atteint une boucle de rétroaction récompensant des philosophies à long termes, des conceptions durables de la vie économique.

Le plus important est que nous ne succombions pas à la complaisance. Les tensions à court terme concernant le commerce et d’autres questions ne manqueront pas d’attirer l’attention de l’opinion et des gouvernements. Mais permettre aux premiers gros titres de nous distraire du souci de catastrophes environnementales et sociales serait manquer la forêt pour l’arbre.

Cela dit, l’élan qui conduira l’avènement d’un changement positif ne peut se fonder sur la peur. Les crises qui menacent sont aussi réelles que terrifiantes, mais les cris d’alarme semblent faire de moins en moins recette. Les gens s’immunisent contre la réalité. Le changement à long terme doit donc provenir d’un réajustement du marché et de nos structures de régulation. Si consommateurs, investisseurs et autres acteurs du marché doivent continuer de s’instruire et de se former, partant, de pousser au changement, nous devons aussi réexaminer rapidement et en profondeur les règles et les normes qui régissent aujourd’hui le capitalisme.

Les acteurs du marché qui ne changent pas de comportement doivent en assumer les coûts réels. Discours, commentaires et rapports annuels ne suffiront pas. L’économie de marché est une force puissante, qui nécessite une direction ; le compas est entre les mains des régulateurs et des acteurs du marché. Il est temps de passer aux choses sérieuses et de mettre en place les incitations et les sanctions financières qui présideront à une évolution systémique. Ce n’est qu’après les avoir instituées que nous pourrons débattre pour savoir si le verre est à moitié vide ou à moitié plein.

Vers une économie interconnectée et inclusive

Vers une économie interconnectée et inclusive

À en croire certaines études (a), un très grand nombre d’emplois sont menacés de disparition rapide en raison de l’automatisation. Il n’en reste pas moins que les technologies disruptives peuvent aussi générer de nouvelles formes d’emplois, comme en témoigne la version provisoire de l’édition 2019 du Rapport sur le développement dans le monde.

La publication en préparation, intitulée The Changing Nature of Work (a), souligne que la robotisation a entraîné plus de créations que de suppressions d’emplois au XXe siècle. Cette capacité de la technologie à radicalement bouleverser nos modes de vie, de travail et d’organisation est au cœur des questionnements du Groupe de la Banque mondiale.

comment faire évoluer les compétences et les savoirs d’aujourd’hui pour créer les emplois de demain ?

Une première réponse consiste à s’appuyer sur la révolution des données pour construire de nouvelles trajectoires de développement. Quelque 2,5 trillions d’octets de données sont générés tous les jours par les téléphones mobiles, les capteurs, les plateformes en ligne, etc. Mettre à profit ces données pour aider les individus à s’adapter à une économie fondée sur le progrès technologique serait une formidable avancée dans le combat contre l’extrême pauvreté et les inégalités. Mais, aussi bien intentionnées soient-elles, les entreprises de technologie ne peuvent y parvenir seules.

C’est pourquoi le Groupe de la Banque mondiale s’est associé à LinkedIn pour exploiter son Economic Graph (a), une base de données provenant des caractéristiques des 546 millions de membres du réseau. Cette nouvelle source d’informations nous permet d’identifier les compétences les plus prisées, les secteurs d’activités qui recrutent, ceux qui licencient ainsi que la localisation des actifs. Autant de données clés pour définir de futures actions de perfectionnement ou de réorientation de la main-d’œuvre.

Grâce à cette information précisément établie au niveau des pays et des villes, nous pouvons aider les États à déterminer les compétences requises dans les secteurs d’activité porteurs ainsi que les programmes de formation nécessaires. Dès lors, ces pays seront en mesure de créer des emplois plus nombreux et de meilleure qualité. Les données fournies par LinkedIn permettent ainsi de disposer d’un « système d’alerte » améliorant l’impact de l’action des pouvoirs publics. Un outil précieux à l’heure où la rapidité des innovations technologiques et l’automatisation entraînent une redistribution de la charge d’activité des différents secteurs et partant, des transferts de main-d’œuvre.

Le Groupe de la Banque mondiale agit depuis maintenant plus de 70 ans dans tous les secteurs économiques pour mettre fin à l’extrême pauvreté et promouvoir une prospérité partagée dans le monde entier. Dans ce but, notre Projet sur le capital Humain (a) réunit des parties prenantes d’horizons divers autour de la mesure et de l’amélioration des qualifications des jeunes. Nous menons des recherches approfondies sur le lien entre l’investissement dans le capital humain et la croissance économique et encourageons activement l’accroissement des dépenses en direction de la population.